Romain Aubugeau
Épargne oubliée : ce que révèlent 9,7 milliards d’euros
Le 1er octobre 2026, le gouvernement a glissé dans son projet de budget pour 2027 une mesure inattendue : prélever 17 % des sommes oubliées par les Français et conservées par la Caisse des Dépôts. Bercy en attend environ 1,4 milliard d’euros. Le chiffre surprend, mais l’assiette existe bel et bien : près de 7,9 milliards d’euros d’épargne oubliée dorment aujourd’hui dans les comptes de l’institution publique.
Au-delà du débat budgétaire, ce stock raconte quelque chose de plus profond sur la relation des ménages à leur argent. L’épargne oubliée n’est pas une anomalie statistique. Elle est le point d’arrivée d’un placement que l’on a cessé de regarder bien avant de l’avoir perdu de vue.
L’épargne oubliée en France : les chiffres
L’épargne oubliée, aussi appelée avoirs en déshérence, désigne les sommes laissées sur des comptes bancaires, des livrets, des plans d’épargne salariale ou des contrats d’assurance vie que personne n’a réclamées, et que les établissements financiers ont transférées à la Caisse des Dépôts en application de la loi Eckert de 2014.
Le bilan publié par la Caisse des Dépôts en mars 2026 permet d’en mesurer l’ampleur :
- 9,71 milliards d’euros ont été transférés par les banques et les assureurs entre 2017 et 2025, issus de 13,65 millions de comptes et de contrats ;
- 1,2 milliard d’euros seulement a été restitué à leurs titulaires ou à leurs héritiers sur la même période ;
- 640,7 millions d’euros ont déjà été versés à l’État au titre de la prescription trentenaire ;
- en 2025, 671 millions d’euros sont entrés à la Caisse des Dépôts, pour 164 millions restitués.
Le solde, autour de 7,87 milliards d’euros, constitue le stock d’argent oublié encore réclamable. Deux rapports résument la situation. Depuis 2017, environ un euro sur huit transféré a retrouvé son propriétaire. Et chaque année, il entre encore quatre fois plus d’argent dans ce circuit qu’il n’en sort.
Pourquoi tant d’argent finit-il oublié ?
Les produits concernés dessinent une géographie de l’oubli assez lisible. On y trouve des livrets ouverts pour des enfants devenus adultes, des comptes courants abandonnés au gré d’une mobilité professionnelle, des plans d’épargne salariale laissés derrière soi en quittant une entreprise, des contrats d’assurance vie souscrits par un parent ou un grand-parent sans que les bénéficiaires en soient informés.
Chacun de ces cas obéit à la même mécanique. Le patrimoine financier des ménages s’est éparpillé entre plusieurs établissements, plusieurs supports et plusieurs générations. Personne n’en tient l’inventaire complet. Le jour où un lien se rompt (un déménagement, un changement d’employeur, un décès), une partie de cette épargne cesse d’exister dans l’esprit de son propriétaire, bien avant de disparaître de son patrimoine.
Un placement qu’on ne regarde plus est déjà à moitié oublié
L’inactivité au sens juridique n’est que le stade ultime d’un phénomène plus large. Entre le compte que l’on suit de près et celui que la banque déclare inactif s’étend une vaste zone grise : de l’argent que l’on sait posséder, mais auquel on ne pense plus.
Cette épargne endormie a un coût, même lorsqu’elle n’est pas perdue. Une somme laissée sur un compte courant ne rapporte rien. Un Livret A, rémunéré à 1,7 % depuis le 1er août 2026, protège le capital sans réellement le faire fructifier. Et une fois transférés à la Caisse des Dépôts, les fonds attendent leur propriétaire pendant des années sans servir le projet qu’il avait en tête en les plaçant.
Le prélèvement de 17 % : ce que prévoit le budget 2027
L’article 23 du projet de loi de finances pour 2027 prévoit un prélèvement exceptionnel de 17 % sur les avoirs en déshérence détenus par la Caisse des Dépôts au 31 décembre 2026. Il serait dû au 1er janvier 2027 et retenu directement par l’institution, sans démarche des titulaires.
Le mécanisme comporte une garantie importante : si un titulaire ou un héritier réclame ses fonds après le prélèvement, l’État rembourse la part prélevée, de sorte que la restitution reste intégrale. La mesure ne modifie donc pas les droits des épargnants. Elle anticipe des recettes que l’État aurait de toute façon perçues, une fois écoulés les délais de conservation de 20 ans (ou 27 ans pour un titulaire décédé).
Le débat porte moins sur le droit que sur le principe. Ses défenseurs y voient une mobilisation rationnelle d’un stock d’argent inutilisé, sans perte pour quiconque. Ses détracteurs dénoncent un signal malvenu, celui d’un État qui se sert dans l’épargne des ménages pour combler son déficit, et s’inquiètent d’un précédent. À la date de rédaction de cet article, le texte est en cours d’examen au Parlement et peut encore être amendé ou supprimé.
Un point fait consensus : la proposition a donné une visibilité inédite au sujet. Pour de nombreux Français, elle aura été l’occasion d’apprendre que de l’argent à leur nom pouvait dormir quelque part.
Savoir où est son argent, et à quoi il sert
L’épargne oubliée pose, sous sa forme la plus radicale, une question que tout épargnant devrait se poser régulièrement : qu’advient-il de mon argent une fois placé ? Dans le cas d’un compte inactif, la réponse est claire. Il ne sert plus rien, ni à son propriétaire ni au projet qu’il voulait soutenir.
C’est précisément sur ce terrain que le financement participatif propose une autre relation à l’épargne. Sur MiiMOSA, chaque euro investi en prêt rémunéré finance un projet nommé : une exploitation agricole qui modernise son outil, une unité de méthanisation, une installation agrivoltaïque. L’investisseur sait à qui il prête, suit les remboursements depuis son espace et reçoit des nouvelles du projet. Les taux affichés vont de 5 % à 10 % par an selon les projets, avant fiscalité. Une épargne que l’on voit travailler est, par construction, une épargne que l’on n’oublie pas.
Pour que votre propre épargne ne rejoigne jamais les statistiques de la Caisse des Dépôts, quatre réflexes suffisent :
- Faire l’inventaire une fois par an de tous ses comptes, livrets, plans et contrats, avec les coordonnées de chaque établissement.
- Regrouper ce qui peut l’être et fermer les comptes devenus inutiles.
- Donner un objectif à chaque somme : précaution, projet à moyen terme, investissement de long terme.
- Transmettre l’information à ses proches, en particulier sur les contrats d’assurance vie et leurs clauses bénéficiaires.
Investir dans des projets de financement participatif comporte un risque de perte partielle ou totale du capital investi et un risque d’illiquidité. N’investissez que l’argent dont vous n’avez pas besoin à court terme et diversifiez vos placements.
FAQ : épargne oubliée et avoirs en déshérence
Qu’est-ce que l’épargne oubliée ?
L’épargne oubliée regroupe les sommes laissées sur des comptes bancaires, des livrets, des plans d’épargne salariale ou des contrats d’assurance vie que leurs titulaires ou bénéficiaires n’ont pas réclamées. Après un délai d’inactivité fixé par la loi Eckert, elles sont transférées à la Caisse des Dépôts, qui les conserve avant de les verser à l’État.
Combien d’argent oublié dort en France ?
D’après les données publiées par la Caisse des Dépôts en mars 2026, 9,71 milliards d’euros lui ont été transférés entre 2017 et 2025. Une fois déduits les 1,2 milliard restitué et les 640,7 millions versés à l’État, il reste environ 7,87 milliards d’euros d’épargne oubliée encore réclamable.
Que devient l’argent qui n’est jamais réclamé ?
Il revient définitivement à l’État au terme de la période de conservation par la Caisse des Dépôts : 20 ans pour un titulaire vivant, 27 ans pour un titulaire décédé, soit environ trente ans après la dernière opération. Depuis 2017, 640,7 millions d’euros ont été versés à l’État à ce titre.
Le prélèvement de 17 % sur l’épargne oubliée est-il adopté ?
Non, à la date de rédaction. Il figure à l’article 23 du projet de loi de finances pour 2027, déposé le 1er octobre 2026, et doit être voté par le Parlement. Tel que rédigé, il ne réduit pas les droits des titulaires : l’État rembourserait la part prélevée en cas de réclamation.
Comment vérifier si j’ai de l’épargne oubliée ?
Si l’argent est encore dans votre banque, celle-ci vous adresse un courrier annuel. S’il a été transféré, une recherche gratuite sur le service Ciclade de la Caisse des Dépôts permet de le savoir en quelques minutes. Notre guide sur le compte inactif détaille chaque étape.
Comment éviter que son épargne soit oubliée ?
Tenir un inventaire annuel de ses comptes, fermer ceux qui ne servent plus, signaler chaque changement d’adresse et informer ses proches de ses contrats d’assurance vie. Donner un objectif précis à chaque placement aide aussi à ne pas le perdre de vue.
Conclusion
Près de 7,9 milliards d’euros d’épargne oubliée attendent leurs propriétaires, et l’État s’apprête peut-être à en anticiper une partie. Au-delà du débat budgétaire, ce chiffre agit comme un révélateur : il mesure la distance qui peut s’installer entre un épargnant et son argent. Réduire cette distance commence par un inventaire. Cela se prolonge par des placements dont on comprend l’usage et dont on suit les résultats.
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