Nourrir la France sans en vivre : ce que révèle l’Observatoire de la Rémunération Agricole Équitable

En France, près d’un agriculteur sur deux vit avec un revenu inférieur au SMIC. Ce n’est pas une statistique parmi d’autres : c’est le constat central de la première étude publiée par l’Observatoire de la Rémunération Agricole Équitable (ORAE), lancé par Max Havelaar France en avril 2026. Pendant que les débats se poursuivent à l’Assemblée nationale autour de la loi d’urgence agricole, cette étude pose une question que les textes de loi peinent à formuler clairement : comment se fait-il qu’une profession qui nourrit soixante-huit millions de personnes ne parvienne pas, dans tant de cas, à assurer sa propre subsistance ? Décryptage d’une réalité complexe, et des leviers qui permettent, concrètement, d’y répondre.

Un constat inédit : la moitié d’une profession sous le seuil du SMIC

Il existe, dans le débat public français, une forme de flottement autour de la question du revenu agricole. On parle volontiers d’aides, de subventions, de filières en crise ou de mauvaises années Mais… Rarement on pose la question aussi directement : combien gagne réellement un agriculteur ? Et ce qu’il gagne est-il suffisant pour vivre ?

 

C’est précisément l’angle qu’a choisi l’Observatoire de la Rémunération Agricole Équitable pour sa première étude, publiée le 28 avril 2026. En analysant les micro-données issues du Réseau d’Information Comptable Agricole (RICA) sur la période 2015-2024, soit plusieurs centaines de milliers d’exploitations agricoles françaises, les chercheurs ont produit un résultat aussi simple qu’accablant.

« Il fallait en moyenne 3,3 milliards d’euros par an sur la dernière décennie pour garantir un revenu équivalent au SMIC à l’ensemble des agriculteurs français. Sur les deux dernières années, ce chiffre a bondi à 4,7 milliards, un niveau sans précédent. » — Observatoire de la Rémunération Agricole Équitable, avril 2026

En d’autres termes : 43 % des agriculteurs français vivent sous le SMIC en moyenne sur dix ans, et 54 % ont un revenu inférieur à celui du salarié médian. En 2023 et 2024, deux années qualifiées de « records » par l’Observatoire, la situation s’est encore détériorée. Et même lors des meilleures années, un agriculteur sur trois reste en dessous du SMIC.

Ce qui rend l’étude particulièrement précieuse, c’est qu’elle ne se contente pas d’observer : elle quantifie. Pour la première fois, un chiffre est posé sur ce qu’il manque réellement, chaque année, pour garantir un minimum décent à l’ensemble d’une profession qui produit notre alimentation quotidienne.

Une précarité qui ne se réduit pas aux « mauvaises années »

Le premier réflexe, face à de tels chiffres, est de chercher une explication conjoncturelle : une sécheresse exceptionnelle, un effondrement des cours, une crise sanitaire. La réalité que documente l’Observatoire est plus profonde, et plus dérangeante.

La précarité agricole en France n’est pas cyclique. Elle est structurelle. Les données montrent que 14 % des exploitations enregistrent en moyenne un résultat négatif selon les années, et que d’une année sur l’autre, la part des agriculteurs sous le SMIC peut varier de 7,3 points, sans jamais tomber sous un plancher acceptable. La volatilité elle-même est un problème : elle empêche de se projeter, d’investir, de planifier une transition.

Contrairement à une idée répandue, les « bonnes années » ne compensent pas les mauvaises. Un agriculteur en difficulté a une probabilité élevée de le rester les années suivantes. L’agriculture française ne fonctionne pas selon une logique de vases communicants où les bénéfices des meilleures campagnes viendraient éponger les pertes accumulées. La précarité, une fois installée, a tendance à s’ancrer.

Plusieurs indicateurs le confirment. La pluriactivité est devenue un mode de survie : les agriculteurs qui exercent une activité complémentaire ont un niveau de vie supérieur de 19,5% à ceux qui vivent uniquement de leur exploitation. De même, ceux dont le conjoint travaille en dehors de l’agriculture affichent un niveau de vie supérieur de 14,6 %. Ces chiffres disent, en creux, ce que l’activité agricole seule ne parvient plus à assurer.

Des inégalités profondes entre filières et entre territoires

L’une des forces de l’étude de l’Observatoire est de briser l’image d’une agriculture monolithique. Derrière la moyenne nationale se cachent des réalités très contrastées, qui varient selon les productions et selon les régions.

Les filières les plus fragilisées

Parmi les productions les plus touchées par la précarité des revenus, l’étude identifie les céréales, légumineuses et oléagineux (53 % des exploitants sous le SMIC en moyenne), la filière bovin viande (52 %) et les productions ovines et caprines (51 %). Les filières fruitières et maraîchères ne sont pas épargnées, avec respectivement 50 % et 44 % d’agriculteurs sous le seuil.

À l’inverse, certaines productions présentent une meilleure résilience économique. La viticulture affiche 38 % d’agriculteurs sous le SMIC, et les grandes cultures spécialisées (betteraves, pommes de terre) se situent autour de 34 %. Ces écarts ne tiennent pas du hasard : ils reflètent des structures de marché, des rapports de force et des capacités de valorisation très différentes d’une filière à l’autre.

Des territoires à plusieurs vitesses

La géographie de la précarité agricole est tout aussi révélatrice. En Occitanie, 57 % des agriculteurs vivent sous le SMIC. En Nouvelle-Aquitaine et en Corse, ce taux dépasse 51 %. Auvergne-Rhône-Alpes, pourtant région fortement agricole, affiche 47 % d’agriculteurs concernés, soit plus de 21 500 exploitants. La Bretagne constitue une exception relative, avec 31 % d’agriculteurs sous le SMIC, soit 12 points de moins que la moyenne nationale. Un résultat qui tient en partie à la structure coopérative et aux filières animales organisées de la région, mais qui ne doit pas faire oublier que même là, un agriculteur sur trois ne dépasse pas le salaire minimum.

La question du prix : le levier que les lois agricoles évitent

Depuis plusieurs années, les débats agricoles en France tournent essentiellement autour de trois axes : simplification des normes, gestion de l’eau, souveraineté alimentaire. La question du revenu est abordée en périphérie, comme si elle découlait naturellement des autres, ou comme si elle était trop complexe pour être traitée frontalement.

Pourtant, l’Observatoire de la Rémunération Agricole Équitable apporte sur ce point une réponse d’une clarté désarmante. En analysant les corrélations sur jusqu’à trente ans selon les filières, les chercheurs montrent que l’évolution des revenus agricoles est fortement corrélée au niveau des prix payés aux producteurs. En revanche, la hausse des volumes produits ou l’augmentation des exportations ne produisent pas d’amélioration significative des revenus.

« L’augmentation des volumes produits ou exportés ne garantit pas une amélioration des revenus, alors qu’une hausse du prix payé aux producteurs se traduit généralement par une amélioration des conditions économiques des exploitations. » — Blaise Desbordes, Observatoire de la Rémunération Agricole Équitable

 

Ce constat renvoie directement aux débats qui agitent l’Assemblée nationale depuis le 19 mai 2026, date du début de l’examen en séance du projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles. Sur le volet revenu, les discussions ont porté sur les indicateurs de coûts de production, le « tunnel de prix », et plus récemment l’adoption d’amendements en faveur d’un prix plancher dans les négociations entre agriculteurs et premiers acheteurs.

La question de qui doit payer reste entière. Les chaînes de valeur agroalimentaires, dominées par quelques grands distributeurs, concentrent un pouvoir de négociation qui laisse peu de marge aux producteurs. Rééquilibrer ce rapport de force est une condition nécessaire, mais pas suffisante. D’autres leviers existent, moins médiatisés, mais tout aussi concrets.

Financer les exploitations pour améliorer les revenus : l’apport du financement participatif

Le revenu d’un agriculteur ne dépend pas uniquement du prix auquel il vend sa production. Il dépend aussi de la structure de son exploitation, de sa capacité à se moderniser, à diversifier ses activités, à réduire ses coûts de production ou à accéder à de nouveaux débouchés. C’est là que le financement joue un rôle souvent sous-estimé dans le débat public.

Moderniser une installation de stockage permet de limiter les pertes post-récolte et d’améliorer la qualité commerciale des produits. Financer un atelier de transformation à la ferme ouvre la voie à une valorisation directe, à des prix nettement supérieurs à ceux du marché de gros. Investir dans un système d’irrigation économe réduit la vulnérabilité aux aléas climatiques. Toutes ces évolutions ont un point commun : elles nécessitent des capitaux que les agriculeurs n’ont souvent pas, et que les circuits bancaires traditionnels peinent à financer, en particulier pour les projets de transition ou de diversification. C’est dans ce contexte que MiiMOSA joue un rôle singulier. Pionnière du financement participatif dédié à l’agriculture, à l’alimentation et aux énergies renouvelables en France, la plateforme permet à des citoyens-investisseurs de financer directement des projets portés par des agriculteurs et des acteurs de l’économie agroalimentaire durable. Des projets concrets, ancrés dans des territoires, portés par des femmes et des hommes qui cherchent à faire évoluer leur exploitation pour en vivre mieux Les projets financés via MiiMOSA couvrent un spectre large : acquisition de matériel agricole performant, construction d’ateliers de transformation, diversification vers des productions à plus haute valeur ajoutée, conversion à l’agriculture biologique, développement de la vente directe ou de circuits courts. Autant de leviers qui agissent directement sur la structure des revenus d’une exploitation, en améliorant sa rentabilité, en réduisant sa dépendance à un seul débouché ou à une seule filière.

Pour le porteur de projet, l’accès à ce financement peut représenter le coup de pouce décisif qui transforme une idée viable en réalité économique. Pour l’investisseur, c’est la possibilité de mobiliser son épargne au service de projets qu’il choisit, en connaissance de cause, avec une transparence sur l’utilisation des fonds et l’impact attendu.

Investir dans l’agriculture durable via MiiMOSA, c’est agir à la source : aider des exploitations à se transformer, à se moderniser, à diversifier leurs revenus. Une façon concrète de répondre aux défaillances structurelles que documente l’Observatoire de la Rémunération Agricole Équitable.

Pourquoi cette question nous concerne tous ?

Derrière les chiffres de l’Observatoire de la Rémunération Agricole Équitable, il y a une question qui dépasse largement le monde agricole. Si près de la moitié des agriculteurs français ne parviennent pas à dégager un revenu équivalent au SMIC, c’est l’ensemble du modèle alimentaire français qui est fragilisé.

La souveraineté alimentaire ne se décrète pas. Elle suppose des exploitations économiquement viables, capables d’investir, de transmettre et de se renouveler. Elle suppose que le métier d’agriculteur soit suffisamment attractif pour que des jeunes y entrent, que des installations se fassent, que des terres restent en production. Or, la précarité structurelle documentée par l’ORAE agit comme un frein à ce renouvellement : pourquoi s’installer dans une profession où la moitié de ceux qui y travaillent n’atteignent pas le salaire minimum ?

La réponse à cette question ne viendra pas d’un seul levier. Elle suppose une action sur les prix, une refonte des rapports de force dans les filières, une politique agricole ambitieuse. Mais elle passe aussi par la mobilisation de capitaux privés qui acceptent de s’engager sur le long terme, au service d’une agriculture qui nourrit, qui emploie et qui préserve les territoires.

C’est ce que propose le financement participatif appliqué à l’agriculture : un lien direct entre ceux qui épargnent et ceux qui produisent, construit sur la transparence, la confiance et un intérêt commun pour un avenir agricole durable.

 

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